L'art de Céline et son temps - Michel Bounan


Céline out

Il est difficile de parler de Céline sans tomber dans les vaines polémiques. Voici un livre qui se tire pourtant bien de l’affaire, sans concession ni complaisance, et qui replace le problème de son antisémitisme dans une perspective historique plus globale.

Il existe une attitude courante face à Céline, attitude que lui-même aurait sans doute trouvée trop molle: d’un côté on veut satisfaire les exigences de la morale et on le condamne alors pour son antisémitisme, de l’autre on continue de reconnaître le génie de sa plume, de voir dans son oeuvre toute la lucidité d’un anarchiste, de mesurer la révolution qu’il introduit dans l’écriture. Ainsi, une fois qu’on s’est mis en règle avec l’autorité littéraire de Céline et qu’on l’a condamné comme homme, on s’interroge sans fin: comment la monstruosité peut-elle s’accoupler avec une telle virtuosité? Comment un tel connaisseur de la nature humaine peut-il pactiser avec l’inhumain?

Mais les termes du problème sont mal posés. Une fois reconstruite la vraie biographie intellectuelle de Céline, il n’y a plus aucune contradiction entre l’amertume d’après-guerre, la déstabilisation de toutes les valeurs, le cynisme d’un médecin qui mesure la cécité et l’atrocité des instincts, et la participation d’un écrivain à la dénonciation du pseudo-complot juif. Ce n’est pas parce que Céline fait le constat irrémédiable d’un effondrement des valeurs bourgeoises qu’il ne participe en rien à la restauration d’un ordre moral qui a tout du cynisme. Ce n’est pas parce que Céline sait déguiser sa biographie pour en faire une oeuvre correspondant aux attentes populaires de l’époque que ses propres origines bourgeoises ne le rattrapent pas, ne font pas de lui un collaborateur.

Pourquoi faire (trop) simple?

L’exigence de vérité devrait donc nous faire aller toujours au-delà des fausses oppositions. Hélas, de même qu’on coince Céline entre l’inhumanité et le génie, on coince aussi rapidement le nazisme entre les pulsions d’agressivité vengeresse et le crime organisé au nom de l‘“idéologie” hitlerienne. Or le nazisme n’a pu s’organiser à cette échelle qu’avec l’aide bienveillante du grand capitalisme, celui-ci nourrissant largement l’idée d’un complot juif. De Henry Ford qui finance aux Etats-Unis la diffusion des Protocoles des Sages de Sion - document de propagande censé révéler un complot juif planétaire - au soutien direct des grandes industries, le libéralisme a encouragé la mise en place d’un vaste système d’endoctrinement détournant la rancoeur populaire vers une cible isolée. Les énergies de la contestation sociale furent concentrées sur un seul ennemi, pour mieux être ensuite dissipées.

Provoque à tort

Cette participation occulte de la “main invisible” du capitalisme fait alors émerger de faux provocateurs, ceux qui dénoncent à grands cris les prétendues “causes” de l’injustice sociale tout en ignorant que leurs idéaux sont déjà manipulés. Au rang de ces faux provocateurs, Michel Bounan ne place pas seulement Céline, mais aussi les déclarations révisionnistes de la Vieille Taupe, groupe situationniste auto-déclaré “ultra-gauche”, très actif dans la contestation sociale de mai 1968. A nouveau, la dénonciation de la “machine froide” du capitalisme relance soudain l’idée d’un complot juif.

L’argumentation de Michel Bounan est sûre: il fait preuve d’une réelle sensibilité à la verve littéraire de Céline, et analyse brièvement mais sûrement l’ensemble des procédés qui tendent à restaurer la langue dans toute son innocence. Mais cette exigence célinienne de pureté, au coeur de ses innovations stylistiques n’est pas elle-même sans rappeler certaines fantaisies idéologiques des mythes controuvés du IIIème Reich. D’une manière générale, l’auteur montre qu’on ne peut pas disculper un homme ou un groupe au nom de la littérature ou de l’histoire, surtout quand les rouages qui mènent du lyrisme de la rébellion au cynisme de la dénonciation des juifs sont identiques. Ce livre a déjà deux ans. Mais les vraies polémiques ressemblent plus à des bombes à retardement qu’à des feux d’artifices.