Ocean of sound - David Toop


La chute des murs du son

Voici la traduction tant attendue de cette nouvelle bible musicale, à mi-chemin entre le traité de musicologie et l’auto-biographie intellectuelle. Le sous-titre suggère une histoire de l’ambient, mais le livre offre bien plus : plutôt que de chercher systématiquement à remonter le cours du temps pour y souligner les étapes d’une genèse tortueuse, Toop procède par traits et tableaux, esquisses rapides ou lents dessins, par morceaux d’analyse, de récit, d’interview. Pourtant, le tout reste savamment architecturé et, comme à l’issue d’un bon album d’ambient, on aperçoit derrière la somme immense d’éléments hétérogènes une atmosphère commune, un même air que l’on respire tout le long de l’essai.

Car il s’agit bien d’un essai, d’une tentative de cheminement à travers toutes les voies qui ont mené David Toop à une meilleure compréhension de ce qui se cache derrière le terme générique d’ambient. L’auteur rappelle au passage que les classifications compliquées du règne de la techno commerciales ne sont pas nécessairement celles des compositeurs : il s’agit le plus souvent de l’oeuvre de fans, de critiques ou de maisons de disque. Ainsi, le consommateur qui exige qu’on le reconnaisse dans sa singularité sera satisfait, il se croira en phase avec un style de vie et - pourquoi pas - une idéologie.

Jamais on ne trouve chez Toop cette dévotion naïve, cette idolâtrie risible, qui ferme trop vite la porte aux autres sources musicales, aux autres “genres”. David Toop, au-delà des classifications, cherche tous azimuts des pistes, des références, des clés pour se saisir de cet univers de l’ambient comme d’une entité unifiée. Et son parcours musical a l’avantage inestimable de nous faire suivre les musiciens, de nous promener dans leurs fantasmes et théories les plus diverses, plutôt que de nous placer du point de vue du seul consommateur, souvent trop pressé.

Boîte à muzak

On mesure mal aujourd’hui l’influence qu’ont pu avoir les Expositions Universelles du siècle dernier. Celle de Paris en 1889 est l’occasion pour Debussy d’entendre jouer un orchestre gamelan. Immédiatement séduit par les sonorités étranges de cette musique javanaise, il décide d’arpenter ces nouvelles possibilités sonores. Avant même que Satie ne compose ironiquement ses “musiques d’ameublement”, que Varèse n’explore les virtualités des bruits urbains et que Messiaen ne reproduise le chant des oiseaux, Debussy entrevoyait donc des sonorités aquatiques, complices de la simple vibration, plus proches du corps que de l’oreille.

Dans le même temps, Mahler constituait une sorte de transition triste entre le romantisme abouti de Wagner et les expériences dodécaphoniques de Schönberg, n’hésitant pas à faire sur des ritournelles populaires ce que nous appelons aujourd’hui de « l’échantillonnage ». Tout est ici en germe : l’idée d’une musique qui parle au corps directement, l’abandon du culte de la mélodie pour l’exploration de nouvelles harmoniques, la possibilité d’intégrer d’autres oeuvres et d’autres sons dans de nouvelles compositions, l’abandon du culte romantique de la profondeur pour l’investigation de surface, pour une musique ouvertement fonctionnaliste.

Secouez le tout consciencieusement pendant un demi-siècle, ajoutez une bonne dose de technologie électro-informatique, vous obtenez tous ces styles aux noms barbares que sont l’acid house, l’ambient soft psychotropique, la techno new age, le groove post-punk, le deep listening, l’acid psychédélique, la muzak, etc.

Atmosphère, atmosphère…

Mais plutôt que de s’amuser avec ces noms, ce qui intéresse David Toop est avant tout l’unité d’une expérience musicale, la manière dont chaque musicien fond tout vécu, qu’il soit intime ou anodin, dans ses compositions. Dès lors, chaque morceau contient virtuellement la multiplicité de ces expériences ainsi que celles, à venir, de ses auditeurs. Qu’il s’agisse des envolées mystiques de Sun Ra, des extases hippies de J. Lilly ou des bricolages électroniques de Richard James, l’enjeu reste la façon dont ces diverses expériences vont recevoir leur forme musicale. Aucune sculpture sonore ne tient debout si elle n’est pas motivée par un vécu avec lequel elle est en phase : au plus haut moment de la composition, Richard James va même jusqu’à créer ses morceaux dans ses rêves lucides, ces mêmes morceaux que l’auditeur se passe pour « s’envoyer en l’air » dans ses propres espaces oniriques.

Ainsi, l’ambient est toujours autre chose qu’une musique d’ambiance. Elle ne se fond dans nos paysages sonores quotidiens que pour en révéler avec plus d’intensité la musicalité. La musique est devenue aussi immersive que l’information, mais il s’agit toujours de savoir écouter.

Dub intérieur

A l’instar de Terry Riley qui prône l’improvisation comme moyen de « créer de la musique sur l’instant et de la maintenir ouverte » , David Toop est capable de nous faire éprouver dans l’instant l’unité de ses idées, tout en les maintenant ouvertes. A la fin de son livre, il nous décrit un voyage dans la forêt amazonienne, auprès du peuple Yanomami, histoire de montrer qu’il n’y a aucun conflit définitif entre une musique supposée classique, une autre « naturelle » et une dernière qui serait toute artificielle. Dans cette orgie moite de sons nouveaux, dans cette expérience anthropologique de l’isolement et de la rencontre, il donne tout son sens à cette idée précieuse, en forme de boom-rang : « Dieu a créé le corps pour que l’âme puisse venir sur terre étudier la musique, afin qu’elle puisse avoir une meilleure compréhension de la structure universelle. » (La Monte Young)