Les bonnes intentions - Agnès Desarthe

· 503 mots · Temps de lecture 3min

La bonne voix

Pour entrer dans l'atmosphère de ce livre, il faut le silence. Un silence assez épais pour nous protéger des atteintes extérieures de la réalité, mais assez fin pour vibrer à la moindre émotion. Et quand nous refermons à regret ce livre discret, il nous faut encore le silence pour bien comprendre ce qui s'est passé.

Nous n'accompagnerons la narratrice que pour un temps, celui de son installation dans un nouvel appartement. À l'aube de cette nouvelle vie, elle promène son spleen de jeune mère au foyer dans le quartier, dans la cage d'escalier, dans les réunions de syndic. Tantôt pour relever avec cocasserie les travers comiques de ses congénères, tantôt pour s'étonner, tout simplement, de les voir ainsi déambuler dans l'existence. Puis viendra le moment où l'étonnement ne suffira plus, où M.Dupotier - un vieillard décrépi ayant perdu son chien, sa femme et son fils - viendra de plus en plus souvent réclamer sa nourriture, comme un service que l'on se doit entre voisins. Entre le dégoût instinctif, la solidarité semi-bourgeoise et l'affection sincère, une place se creusera pour un sentiment aux sources inextriquables. Jusqu'au renvoi définitif de M.Dupotier, jusqu'à la mise en quarantaine de la narratrice pour humanité intempestive, jusqu'au déménagement final.

Les bons mots

La voix d'Agnès Desarthe se pose calmement. Les mots coulent, de source sûre. Peu à peu, chacun devient brique, la phrase se construit comme une barricade, le texte nous emmure dans la révolte. Une fissure de plus en plus douloureuse se creuse : nous voudrions assiéger la mesquinerie sociale, mais les mots avec lesquels nous devrions nous battre sont déjà compromis dans cette mesquinerie. Au moment où nous nous dressons contre les choses, les mots nous manquent, comme s'ils étaitent devenus choses aux-mêmes, trop raides dans leurs habits serrés, cousus de consensus. D'où le fantasme récurrent du poème : la narratrice rêve secrètement d'écrire, mais elle est soit submergée par un flot d'inspiration, soit désarmée devant le dictionnaire.

Autour d'elle, une sorte de brume existentielle enrobe chaque chose, la déréalisant lorsqu'elle est trop désagréable. Aussi tout n'est-il d'abord qu'un rêve, parfois crispant, souvent idiot. Mais au fur et à mesure, les événements nous attrapent par les cheveux, nous hissent le cerveau hors de son logement crânien trop confortable, et le traînent devant le tribunal de la conscience. Notre héroïne n'a pas de mal supporter la réalité, mais elle refuse d'obéir au mensonge universel devant la réalité.

La bonne question

La question n'est pas de savoir si nous sommes victimes d'illusions (concernant la nature humaine et notre propre humanité) mais si nous sommes capables de supporter ces illusions. C'est le déplacement vers cette question qui fait la force de cette prose innocente. Nous sommes certes pris au jeu social de la médisance et de la bienfaisance, mais jusqu'à quel point arrivons-nous à ne le vivre que comme un jeu ? Avec Agnès Desarthe, une voix s'infiltre discrétement jusqu'aux fêlures les plus tranquilles d'un monde apparemment debout, pour nous aider à répondre, peut-être, à cette question.