Les prisons de la misère - Loïc Wacquant


Le raid américain

Voici un essai explosif, un pavé lancé dans la marre du néo-libéralisme euphorique. En explorant les rouages du système carcéral des Etats-Unis et les modes de pensée qui introduisent la légitimation internationale de la « tolérance zéro », ce texte polémique va à l’encontre de toute démagogie, de tout laxisme intellectuel. Car derrière les fausses idées qui étayent l’idéologie du tout-répressif, il y a de vraies victimes.

Tout le monde a entendu parler des exploits de la mairie de New York et du taux exceptionnellement bas de criminalité dans cette ville, autrefois réputée pour son insécurité. Cette baisse a été immédiatement assimilée à la théorie de la tolérance-zéro, si toutefois on peut donner le nom de « théorie » à une technique policière. À partir de cet exemple, souvent trop vite analysé, une véritable campagne publicitaire a été lancée pour exporter la théorie de la tolérance-zéro, expression qui ne veut pas bien dire ce qu’elle veut dire, puisqu’on pourrait appeler ça plus rapidement “intolérance”. Plutôt qu’une méthode rationnelle pour aborder le problème de la délinquance et de la criminalité, la théorie de la tolérance-zéro est une manière de parler aux instincts populaires, une démarche démagogique visant à répondre au besoin d’insécurité plutôt qu’à l’insécurité elle-même. Un véritable engrenage s’est enclenché dans les esprits : nous sommes de plus en plus préparés à l’idée qu’il est nécessaire que l’Etat pénal remplace peu à peu l’Etat social. Nécessaire, c’est à dire souhaitable pour les uns, inéluctable pour les autres. Or, pour les uns comme pour les autres, c’est le même aveuglement qui fait parler la peur au lieu de la raison.

La répression a bonne presse

Adieu l’idée reçue selon laquelle la gauche parle au coeur quand la droite parle au porte-monnaie. Aujourd’hui, tandis que la droite parle à cette passion persistante de l’argent, la gauche prétend d’abord parler à la raison, notamment à cette “raison” populaire faite de bon sens social et de crispations morales. Fini de dire que les conditions sociales ont part aux causes d’un crime: la mode est aujourd’hui de dire que la cause du crime c’est… le criminel, rien que le criminel, mais le criminel tout entier. Il faut donc l’enfermer entièrement. L’ouvrage fait le point de manière très édifiante - et souvent tristement déconcertante - sur la manière dont le discours répressif s’infiltre dans toutes sortes de milieux (politiques, universitaires, populaires), et à toutes les échelles imaginables (du ministre de l’Intérieur aux parents d’élèves).

La grande peur des dépensants

Désinformés sur la réalité des procédures pénales aux Etats-Unis, les gouvernements européens fantasment sur des statistiques mal interprétées. Ainsi, on oublie facilement que le faible taux de chômage aux Etats-Unis est lié à la politique du « workfare », politique contraignant les couches sociales les plus défavorisées à des travaux sous-payés. De même, les travaux forcés des prisonniers évitent de comptabiliser comme “chômeurs” toute une population pourtant inadaptée aux conditions normales de travail. Sous couvert de pragmatisme, les gouvernements européens cautionnent donc tacitement des analogies périlleuses entre les phénomènes américains de guetto, et les regroupements ethniques de quartier. Mais au milieu de tous ces amalgames, reste constante la volonté de rassurer le consommateur et de rendre la misère invisible. Un raisonnement simpliste va de l’impossible éradication de la pauvreté au nécessaire camouflage de la misère, en passant par l’équation douteuse: pauvreté = délinquance. Le tout pour éviter la grande peur des dépensants.

Le Nouveau Monde immonde

Le livre s’étend largement sur l’exemple des Etats-Unis, car c’est de là que partent toutes les illusions. Il met en relief les failles et les dangers d’un système qui privatise à outrance l’« industrie » de la prison, qui fait proliférer la « prison à but lucratif », la collaboration des différents fichiers d’information, quadrillage très serré d’une population dont les méfaits n’atteignent pas toujours le niveau du délit. Si l’on ajoute à cela la violence ouverte des troupes de police, le racisme honteux et larvé qui y couve tranquillement, l’injustice pénale et judiciaire dont sont victimes les populations noires, on entrevoit le cauchemar que dissimule le rêve américain. Parallèlement émerge une forme de discours de plus en plus répandue: il faut faire la « guerre » à la criminalité, partir en « croisade » contre la délinquance morale. Outre la toile de fond religieuse qui soutient ce genre de rhétorique agressive, celle-ci sous-entend par principe que tous les moyens sont bons, qu’il vaut mieux prendre le risque de rompre les liens sociaux que d’empêcher un instant la machine néo-libérale de tourner. Ainsi, la pénitenciaire est devenue le troisième employeur du pays, et « s’il était une ville, le système carcéral des Etats-Unis serait aujourd’hui la quatrième métropole de monde. » (p.72).

Enfermer l’exclusion ou exclure l’enfermement ?

L’Europe n’en est pas encore à remplacer l’Etat-social par l’Etat-pénal ; elle aurait plutôt tendance, au moins en ce qui concerne la France, à vouloir accentuer à la fois la prise en charge sociale et le durcissement pénal. Mais globalement, elle expérimente sur son territoire nombre de méthodes venues d’outre-Atlantique, sans même se demander si le terreau culturel est aproprié ou si ces mesures répondent à une idéologie acceptable. Par exemple, le durcissement des peines liées aux consommations de drogues douces a suivi un chemin parallèle d’un bord à l’autre de l’Atlantique. Le système policier européen s’est aussi empressé, sous prétexte de modernisation, de mettre en réseau toutes les bases de données liée à la délinquance. Une véritable « cartographie de l’exclusion » se met en place peu à peu, manière d’effectuer à l’aide de critères pseudo-scientifiques une typologie de la misère. Ce genre d’entreprise informatique de triage, personne ne peut aujourd’hui nous assurer de sa pertinence et de son usage strictement réservé à des fins de justice. Tout ceci s’apparente plutôt à la mise en place d’une stratégie pour le recyclage des « déchets sociaux ». C’est ici que le titre de l’ouvrage prend tout son sens: la finalité première n’est plus la sécurité et la réinsertion, mais l’enfermement de la misère.

Il est temps que le tapage médiatique autour de la violence et l’incivilité de la jeunesse cesse de nourrir de fausses théories sur la soi-disant efficacité de la tolérance-zéro. Si nous n’en sommes pas à confondre tolérance et laxisme, nous ne devrions pas non plus en arriver à associer ordre et intolérance. Sinon, c’est une utopie étrange qui menace: celle d’un monde propre, discipliné, consommateur. Or tout ceci ne devrait pas être pris comme fin ultime, mais seulement comme moyen vers une autre utopie, plus belle et plus juste : celle d’une société sans prisons.