Prométhée, Faust, Frankenstein - Dominique Lecourt


Mythes de l’imitation divine

Prométhée, Faust, Frankenstein: trois figures qui hantent l’imaginaire populaire et dont Dominique Lecourt fait ici la généalogie. Ce qu’ont en commun ces trois figures, c’est le pouvoir de représenter chacune une attitude face à l’entreprise technique et scientifique: du défi au renoncement, de l’activité créatrice aux dangers qu’elle implique, il s’agit chaque fois de faire face à une situation dans laquelle un tabou risque d’être transgressé.

Aussi l’auteur parcourt-il tous ces mythes dans leurs plus infimes variations, dans le seul but de répondre à cette question décisive: existe-t-il pour nous des directions que l’exploration scientifique et technologique ne devrait pas prendre, des perspectives qu’elle devrait une fois pour toutes s’interdire?

Errances mythologiques

Il est bien sûr difficile de mesurer l’influence de tous ces mythes: rien que pour Prométhée, nous disposons pêle-mêle des textes d’Hésiode et d’Eschyle, de la vulgate romaine insistant sur le Prométhée créateur des hommes, des remarques de Shelley et du jeune Marx, etc; puisque ce mythe s’enracine dans les temps les plus reculés de l’imaginaire humain, chacun peut se le réapproprier et lui faire incarner les nouveaux défis (aussi bien techniques qu’idéologiques) de son époque.

Pour Faust, le cas est encore plus complexe, puisque les différentes versions que l’on propose pour son histoire - les deux versions clef étant celles de Christopher Marlowe dès 1587 et celle devenue canonique de Goethe, dont le “premier Faust paraît en 1808 - sont censées s’appuyer sur un personnage ayant réellement existé. Au pathos du personnage de fiction s’ajoute donc l’idée que cette fiction a pu autrefois se mêler à la réalité.

Concernant enfin Frankenstein, nous disposons bien sûr du texte fondateur de Marie Shelley. Mais le sous-titre de ce récit (“le Prométhée moderne”) ainsi que les circonstances de sa naissance laissent libre cours à toute une série d’interprétations diverses, jusqu’à ce que ces différentes manières de lire le récit finissent par former par-dessus le texte original toute une épaisseur quasi mythologique. Epaisseur que viendront encore recouvrir les oeuvres cinématographiques, gravant notamment dans toutes les mémoires le visage horrible de Boris Karloff. N’est-il pas significatif que la plupart d’entre nous finissions par confondre sous le nom de “Frankenstein” le créateur et la créature?

Pour rajouter encore à la complexité de l’enchevêtrement de ces trois mythes, rappelons simplement les légendes de l’apprenti sorcier et du Golem, légendes qui viennent toutes les deux donner quelques fois une inflexion nouvelle à l’interprétation de nos figures mythologiques.

Voler le feu sacré…

Ces mythes finissent donc par s’imiter les uns les autres, formant comme une immense caisse de résonance: à l’intérieur, rien d’autre que l’écho inlassablement répété des questions que nous nous posons sur le destin de la technique et de la science, sur la responsabilité de l’homme dans ses émancipations scientifiques. Car non seulement ces mythes s’imitent entre eux, mais ils sont de plus tous fondés sur l’imitation des pouvoirs divins dans le rapport de l’homme à la nature. De même que Dieu fait l’homme à son image, Frankenstein fera l’homme à son image; Faust tentera d’accéder en homme à une félicité dont seul Dieu est supposé jouir éternellement; Prométhée ne fait pas que délivrer les hommes de l’ignorance, il leur livre le pouvoir divin de la manipulation du feu, pouvoir rendant enfin possible toutes les entreprises techniques permettant de créer.

… de nos propres ailes?

Mais ce qui était autrefois de l’ordre du mythe devient aujourd’hui plus tangible, et nous possédons véritablement des pouvoirs sur la vie que nous avions toujours attribués à l’intervention divine. Or, devant la peur qui se manifeste aujourd’hui au sujet d’un éventuel “Hiroshima biologique”, devant les avancées apparemment incontrôlables d’une technologie dirigée par l’économie, devant les multiples accusations dont la science est victime au nom d’une éthique du sens commun, la relecture de ces mythes est très utile: non seulement elle nous permet de mieux comprendre notre rapport actuel au progrès scientifique (même si le livre passe un peu vite sur ce sujet), mais elle permet en plus de nous rappeler que c’est bien la lucidité qui devrait chaque fois l’emporter sur nos peurs irrationnelles, au moins lorsqu’il s’agit de la “science”. Message que Dominique Lecourt fait passer avec une belle érudition et une vigueur appréciable.