Du roman considéré comme un des beaux-arts - Henry James


Mais quel est son secret?

Maupassant, Flaubert, Balzac, Zola, D’annunzio : au regard perçant de Henry James, ces écrivains constituent des « cas », hauts lieux de la création littéraire, pointes qui attirent irrésistiblement à elles la foudre analytique de la critique. Selon une métaphore qui lui revient, ces auteurs sont comme des cheminées surnageant par-dessus l’inondation de la prolifique médiocrité. Avec une sérénité et une patience remarquable, H. James cherche la clef de chacun, enquête sur le mystère de leur singularité, et glisse en arrière-fond les principes d’une critique intelligente.

Comme le rappelle lui-même Henry James dans son article sur Maupassant, peu d’écrivains se sont essayé avec bonheur à l’explicitation théorique de leur activité créatrice. Et quand quelques uns s’y risquent, le résultat est souvent décevant pour le lecteur, tant l’auteur semble naïvement inconscient des sources et procédés de son talent. Mais Henry James ne fait pas partie de ceux-là: lorsqu’il s’emploie studieusement à préfacer ses oeuvres pour l’édition de New York (qui publiera vingt quatre volumes de 1907 à 1909), il fait preuve d’une lucidité exemplaire sur ses réussites comme sur ses échecs, exposant sans fausse pudeur les divers alambics par lesquels devait passer son écriture pour produire l’effet voulu. Cette exceptionnelle faculté de se tenir à distance du mouvement spontané de la création, cette intelligence appliquée à l’émotion intime de l’invention littéraire, Henry James la doit certainement à son incessante activité de critique, activité qu’il tenait en haute estime et qu’il considérait comme « l’éducation même de notre vie imaginative. » Ce livre est donc au coeur de son oeuvre, témoin sans pareil de sa propre vie imaginative.

Le verrou

Chaque écrivain qu’il aborde est pour lui une énigme. De même que ses personnages se rencontrent souvent autour d’un non-dit, déploient leurs dialogues autour d’un secret, c’est ici une attraction mystérieuse qui rapproche le critique de l’auteur auquel il se consacre, affinité souterraine dont il cherche à comprendre les raisons, sans jamais s’arrêter à de vains critères extérieurs. Comment Zola parvient-il à pétrir une matière si commune sans rester ordinaire? Comment les lourdeurs de Balzac n’empêchent en rien son charme de nous transporter? Tels sont quelques uns des problèmes que Henry James se charge de résoudre, et dont il trouve d’inestimables clefs. De son point de vue, chaque « cas » littéraire (comme il aime lui-même à les appeler) constitue un paradoxe, et la critique n’est rien d’autre que la conscience explicite de ce paradoxe.

La clef

Aussi est-ce une vraie lutte que Henry James engage avec ces écrivains, trouvant l’angle d’attaque le plus approprié à nous faire sentir leur irréductible originalité. Celle-ci est si profondément enfouie entre les lignes que ce n’est parfois qu’en milieu d’article que Henry James parvient à formuler la contradiction propre à un auteur, l’invisible noeud de son génie : il voit par exemple comment l’esthétisme aristocratique de G.D’Annunzio recouvre la menace pesante de la vulgarité, comment le formalisme orgiaque de Flaubert ruine ses espoirs d’une vie tranquille, comment l’ambition balzacienne d’une uvre totale contraste avec l’omniprésente subtilité dans les détails. Lentement, les fils embrouillés de l’oeuvre sont tirés un à un, rejoignant discrètement les lignes vitales de son auteur : et c’est dans ce tissu contrasté, mêlant la vie et l’écriture, que Henry James cherche les arcanes du génie.

La serrure (sous la Manche)

Certes sa conscience anglo-saxonne, fidèle à un certain « sens des proportions » et à une certaine morale, s’étonne parfois de l’exubérance française, de cette capacité à enfermer toutes les forces dans un seul coin de l’existence : pourtant, il ne s’en offusque pas et trouve que ces « cas » littéraires n’en sont que plus intéressants. Ce que la littérature y gagne dépasse largement la menace que subissent les moeurs, l’extrême exigence plastique venant souvent compenser la faiblesse du matériau. Et de la part de ce critique cosmopolite, les confrontations du goût anglo-saxon et de l’esprit français ne se font jamais qu’au bénéfice de la culture.

Le tour d’écrou

Mais le mystère fondamental reste celui qui unit vie et littérature : d’où le rôle essentiel de la critique aux yeux de Henry James, cette forme d’écriture qui invite le livre à passer dans nos vies, et nous dévoile le lien vivant de l’auteur à son livre. A ce sujet, nous retiendrons plus particulièrement le dernier article, intitulé « La leçon de Balzac » (1905). De tous les articles, cet hommage en forme de conférence nous semble le plus réussi, car Henry James se maintient audacieusement sur le fil élevé de son enthousiasme, sans jamais céder à la complaisance ou à l’idolâtrie. Il s’y interroge avec émotion sur le sacrifice balzacien de la vie prosaïque au bénéfice de cette vie mille fois multipliée des personnages, sacrifice du sang terrestre vite absorbé par les vampires de l’imagination, comme si la vie s’épuisait de s’intensifier sans cesse dans cet autre monde.