Socrate - André-Jean Festugère


Quand la parole est bonne

Alfred North Whitehead indiquait comme en passant que toute la tradition philosophique européenne n’était finalement qu’une succession d’apostilles à Platon. De même, on peut dire que la plupart des attitudes philosophiques occidentales s’inspirent de la grande figure socratique. Aussi est-il toujours revivifiant pour l’esprit de se mesurer à un tel monstre de vertu. A sentir près de soi penser un homme qui met tant de courage à aimer la vérité, à la trouver si belle, on a honte à côté de préférer souvent la vie.

Le geste initial de la pensée socratique est dans ce refus: la vie qu’on veut nous faire mener, les gloires que la cité nous pousse à conquérir, les discours censés nous instruire, tout cela ne se suffit pas à soi-même. Tant qu’on ne recentre pas toutes ces activités autour du “connais-toi toi-même”, elles n’ont pas de fin propre, trouvent hors d’elles-mêmes leur raison. L’héroïsme de Socrate - défi jeté à l’héroïsme guerrier d’Athènes - est de chercher en l’homme sa propre raison d’être, et de trouver en la vérité autre chose qu’un être de raison.

Un taon pour tout

Du point de vue de la conception grecque de la nature humaine, Socrate est bien une erreur de la nature, et c’est ce que la cité ne lui pardonnera pas. Mais cette “erreur” ne peut surgir qu’à l’occasion d’une errance de la culture dont Festugère s’emploie à nous faire sentir l’ambiance. Au milieu de cette errance, une place nouvelle est accordée à la parole: on la découvre comme outil politique et organe par excellence du savoir. Mais, face aux sophistes qui s’en servent ainsi, Socrate demande effrontément: quelle politique? et quelle science? Semblable au taon qui poursuit la vache Io, Socrate poursuit chacun dans ses certitudes langagières.

Socrate ou la foi en l’homme

L’abbé Festugère nous livre ici un portrait qui prête le flanc à bien des critiques. On pourra notamment lui reprocher de trop moderniser le contexte athénien et les problématiques philosophiques de l’époque, d’en faire une réplique miniature du Grand Siècle. On pourra en outre se méfier d’une interprétation qui juge l‘“héroïsme” de l’attitude socratique au nom de la Révélation, qui lit l’échec du modèle moral proposé par Socrate dans cette trop grand confiance accordée à l’homme seul, i.e. sans Dieu. Enfin, un lyrisme un peu désuet pourra chatouiller la sensibilité de nos modernes cyniques.

Mais il n’en reste pas moins que ce lyrisme produit un Socrate vivant. Festugère dramatise à ce point les problématiques qu’on en oublie parfois leur formulation théorique: magie de la pensée qui revit sous nos yeux. Il montre bien comment Socrate cherche à ce que la confiance dans le langage ne vienne jamais trahir l’amour de la vérité. Et l’une des originalités les plus courageuses de ce puissant hommage est de soutenir qu’il faut prendre Socrate au pied de la lettre quand il affirme ne rien savoir. Certains y verront une manière d’innocenter Socrate de sa célèbre “ironie”, une façon de christianiser encore un peu plus la figure grecque. Mais nous y voyons au contraire le moyen de rendre universel le fond proprement éthique de la démarche socratique: un pur amour du vrai qui ne se contente d’aucun mélange.