Sueur de sang - Léon Bloy


Mort à débit (différé)

En moins de trente contes fulgurants, Léon Bloy fait craquer les limites de l’atrocité guerrière. Trente contes qui traversent le ciel paisible de notre époque civilisée, distraitement amarrée à l’insouciance quotidienne, au luxe de l’instant brûlé, et qui oublie bien vite la somme de morts que nos pieds foulent. A la fin du siècle dernier, les chroniqueurs de 1870 remplissaient allègrement les colonnes des journaux ; aujourd’hui, cette guerre a franchi le seuil de l’Histoire et de l’oubli. Seules quelques voix d’écrivains s’élèvent au-dessus des ” documents “, écrivains dont Léon Bloy est sans conteste la figure de proue.

Parlant de la Patrie et de la Religion, Léon Bloy est trop grandiloquent : aucun doute pour lui que les massacres de 1870 sont les Grandes Orgues divines, sur lesquelles se joue la symphonie tragique de l’humanité. Mais s’il commence à décrire l’enlisement d’un régiment s’enfonçant dans une boue infernale, s’il montre l’attachement du grand frère idiot à sa petite soeur intrépide, il devient magnifique. Donnez-lui des majuscules d’essayiste : il reste creux. Mais rendez-lui sa loupe de nouvelliste, il redevient immense. Le temps d’un bref portrait, souvent tracé d’une ou deux épithètes furtives, rehaussé quelquefois d’un surnom, il sait remonter la mécanique aveugle de ses héros, rendre leur moindre sursaut de volonté, et les mener impassible au terme de leur passion.

Délicieusement incisif

Inadmissible lorsqu’il s’agit d’ériger la France au sommet de la Chrétienté ou de rabaisser les nations ennemies au nom d’une quelconque supériorité de race, le fanatisme de Léon Bloy produit un effet stylistique des plus saisissants : sa voix est là, tout près de notre oreille, murmurant avec délectation les sévères atrocités de la guerre, sans hésitation, au coeur d’une seule respiration, si ample qu’elle en brise notre souffle. La vivacité de la narration contraste ainsi avec la somme de cadavres qui jonchent les différents récits : dernière manière pour eux de saluer de loin la postérité. Tant de cruauté ne peut tenir que dans un langage très sûr, dans une langue qui n’émousse jamais la sensibilité, sans perdre d’un seul cheveux le chemin de l’authenticité.

Une chronique authentique

Publiés pour la première fois en 1893, ces contes devaient faire pendant à la production de Zola, qui publie La Débâcle en mai 1892 : Léon Bloy la trouve trop plate pour rendre la danse panique du soldat en fuite, trop ” sociologique ” pour exprimer ce que le commun des mortels y met de ferveur (religieuse, patriotique ou tout simplement héroïque), trop terre-à-terre pour faire sentir ces relents de boue dans laquelle les personnages de Bloy sont le plus souvent enlisés. Contre le parti-pris scientiste de Zola, Bloy se range du côté de Barbey d’Aurevilly, celui-ci étant à la chouannerie ce que celui-là sera à la débâcle. Et avec Céline, il partage une même propension au grotesque hallucinatoire et à l’horreur accumulée, annonçant de loin en loin les éructations jubilatoires et les onomatopées décisives de Guignol’s band.

Au fond du fond

Il joue ici délibérément contre la longueur des descriptions, la grandeur incongrue de quelques fous, dont l’entêtement volontaire fait souvent toute l’intrigue. La boue, le lupanar, une maison excentrique ou un puits sans fond : il ne faut rien de plus pour traquer les horreurs de la guerre. Aussi ces contes ne s’attardent-ils jamais du côté des considérations sociologiques ou politiques : la guerre n’est pas jugée, à quelque point de vue que ce soit, mais elle est montrée, avec son cortège de héros, discrets ou brailleurs, fanfarons de la dernière heure ou timides séminaristes. Du ” polaque ” assoiffé de sang à la femme rongeant silencieusement son frein, toutes les couches du lisier social se rencontrent, tous les visages de la France se croisent dans cette danse macabre, bourbier où le prêtre décapité côtoie la femme violée. Si Bloy insulte copieusement les ” Prussiens “, s’il traîne le venin de sa rancoeur contre l’avarice des paysans et l’opportunisme des bourgeois, il sait aussi rapprocher dans la misère le zouave français et le soldat allemand, dans la chaleur d’une embrassade, autour d’une gorgée d’eau de vie. Au milieu d’un noir océan, nous naviguons ainsi de l’inhumain au surhumain, croisant de-ci delà quelques éclats d’humanité pure.

Bien sûr, on ne saurait prétendre que toutes ces nouvelles se valent également : nous avons préféré celles qui s’attardent à la description d’une figure unique, dans l’anatomie fouillée du violent sentiment qui la porte, dans l’éclairage définitif qui est projeté sur l’aveuglement humain. Fantômes d’un passé révolu, mystérieusement plus vivants que les pâles passants de la rue du Présent.